
Isabelle Autissier : « Plus l’abandon
au présent aura été intense en mer, plus la transmission sera puissante par
l’écriture » Par Isabelle Autissier Publié le 24 avril 2020
La navigatrice, devenue présidente du Fonds mondial pour la nature (WWF
France), raconte comment l’isolement en mer nourrit d’abord son humanité, avant
ses livres.
Seule sur le pont du bateau, ce qui prime avant tout est le sentiment océanique,
ou plutôt le sentiment cosmique. Je suis tout sauf confinée, au sens d’être
reléguée dans un volume restreint. Durant la journée, autour de moi, l’horizon
est vide et paraît immense. La nuit, au-dessus de la tête, le ciel est sans
borne et empli d’étoiles. Je ne suis qu’une passante négligeable, sur cette
mer, et ma planète
n’est qu’un grain de poussière dans le cosmos. Les premiers
sentiments du marin sont donc moins celui du confinement que le sens de
l’exception et de la fragilité.
Pour être une espèce douée de vie et en capacité d’y formuler une pensée,
au sein de cet environnement quasi minéral, je suis une exception et la
représentante d’une espèce exceptionnelle. Mais quand je considère les
milliards d’êtres vivants sous ma coque, infiniment mieux adaptés que moi à la
vie dans l’océan et que j’imagine que la planète Terre pourrait redevenir un
caillou chauve sans déranger le moins du monde la marche de l’univers, alors je
mesure ma faiblesse et mon insignifiance.
L’autre, inaccessible
Ce qui me caractérise le mieux, dans cette navigation, est plutôt le
retirement. Me voilà, retirée du monde, loin de mes frères humains, plus loin
encore qu’un prisonnier ou un ermite. La plupart du temps, l’homme le plus
proche de moi est l’habitant d’une station orbitale au-dessus de ma tête, à
quelque 200 km, une broutille comparée aux distances océaniques. Ce qui
est restreint est ma capacité à aller vers l’autre. Il me devient totalement
inaccessible au sens premier du terme. Même dans la crise actuelle due au
coronavirus, j’ai encore la possibilité d’aller une heure dans la rue croiser
des gens. En mer, non.
Voilà donc le meilleur moment pour tester mon humanité, cette disposition,
héréditaire et indispensable, à fréquenter d’autres humains. Car c’est bien
l’autre qui me fait ce que je suis. Ma solitude actuelle s’inscrit bien dans
une pensée collective, celle d’une société qui valorise les compétitions, avec
des organisations qui s’impliquent financièrement pour rendre l’aventure
possible, des scientifiques et des techniciens qui produisent les savoirs et
les objets idoines et des millions d’individus qui se passionnent pour le
déroulement de ma navigation. Je ne vis donc pas dans la solitude, mais dans
l’isolement.
Il en résulte une importance accrue de la communication, dans son vrai
sens, celui de l’échange, et pas celui, galvaudé, du message convenu, à sens
unique et plus ou moins publicitaire.
D’une part, je suis une sorte d’envoyée de la communauté humaine dans des
degrés peu fréquentés de la planète. La configuration solitaire la rend plus
singulière encore et la transforme en une épreuve psychique jugée exemplaire.
D’autre part, il y a une dimension intime à cet isolement qui me questionne
dans mon rapport à mes proches, ceux auprès de qui je bâtis ma vie, en temps
normal.
Comme l’eau-forte
Plus que des subtilités de compétition, souvent absconses, c’est bien ce
témoignage qui m’est requis. Qu’en est-il de la planète ? De la vie
océanique ? Du passage du temps ? Du manger, dormir et travailler au
rythme du grand large ? Qu’est-ce qu’une tempête ou un calme plat, un ciel
sans lumière artificielle, le vol d’un albatros ? Qu’éprouve-t-on de la
terreur, de l’enthousiasme, de l’émerveillement, de l’émotion dans ces
circonstances ? Cette obligation morale au témoignage est bien ce qui me
relie aux autres et donne sa valeur à l’expérience que je vis. Je suis vos
oreilles, vos yeux dans cet ailleurs, qui vous donne à comprendre et à
ressentir à votre tour.
Plus intimement, la privation de ceux qui me sont chers, du son de leur
voix, de la profondeur de leur regard, de la chaleur de leur épaule, permet
paradoxalement à la relation de grandir. Ce n’est pas tant l’indigence des
moyens de communication qui me limite, que l’autocensure de ce qui pourrait
inquiéter ou être mal compris. Mais si la raison me restreint, le cœur, lui, me
porte vers l’autre dans une relation plus profonde, plus sereine et plus
authentique. Loin de la contrainte sociale et des convenances, l’isolement agit
comme l’eau-forte révèle la gravure… ce qui est inscrit au plus profond de mon
être.
Je n’écris pas en mer. Ce n’est pas le temps. Et le temps est la seule
chose qui nous est vraiment comptée. Son attribution pour les gens, les lieux,
les activités que j’ai choisis est le seul vrai cadeau que je puisse faire.
Dans ce passage, finalement assez court, de la navigation, mon temps est dédié
à la mer et à mon bateau, qui m’emplissent dans leur totalité. C’est en vivant
intensément et pleinement chaque minute que je leur donne ce pouvoir sur moi de
m’émouvoir ou de me faire réfléchir, donc de me transformer. Parce que je passe
des heures à regarder la lumière qui change avec les grains ou à écouter le
chant de la mer contre la coque, j’ai l’impression de mieux pénétrer dans ce
territoire nouveau et d’y faire vraiment corps.
Deux sortes de solitude
Puis, un jour, vient l’escale. Et me revoilà parmi mes frères humains. Je me
sens si semblable et si différente, comparée à mon départ. Dans ma boîte à
trésors, rayonnent ces éclats d’ailleurs, ces découvertes. Vient alors le temps
de l’écriture, le temps de repuiser au fond de moi ces joyaux, de les
considérer un à un, de les polir, de leur construire un écrin pour les offrir.
A l’isolement de la mer succède la solitude de l’écrivaine, à l’imprégnation
des observations du dehors, succède la restitution des réminiscences du dedans.
L’un féconde l’autre. Plus l’abandon au présent aura été intense en mer, plus
la transmission sera puissante par l’écriture.
Dans les deux cas, je trouve dans cette solitude des ingrédients
essentiels ; liberté et vérité. Parce que je suis seule en charge de
guider mon action, que ce soit la route à prendre avec mon bateau ou le cours
d’un roman, j’ai cette forme de choix qui ne s’appuie que sur moi-même, mes
compétences, mes rêves, mes intuitions, mon histoire. Je n’ai pas, à ce stade,
à négocier avec quiconque ou avec quelques idées reçues. C’est un confort mais
c’est surtout l’assurance que mon action, mon écriture sont bien portées par ce
que je suis profondément, et que je peux l’assumer en toute tranquillité.
Mais, dans tous les cas, ces deux sortes de solitudes qui se répondent ne
se conçoivent que dans leur rapport aux autres. Je ne navigue ni n’écris comme
un fait en soi mais bien parce que j’y trouve ma place et ma contribution à un
collectif, celui des amoureux de la mer ou celui des lecteurs. Mon action se
replace bien du « un », individuel, au « tout », social. Je
me sens marcher sur mes deux jambes. C’est de la construction solitaire que naît
le lien reliant une rive d’un océan à l’autre, un mot à des yeux attentifs.
Si le confinement que nous vivons aujourd’hui n’est pas personnellement une
expérience nouvelle, j’ai bien conscience de ce qu’elle a de bouleversant pour
des gens habitués à une surabondance de liens, d’injonctions et
d’interpellations. Je ne peux que former les vœux qu’il y ait dans ce moment
singulier une expérience féconde de liberté intérieure. Que ce soit le moment
de s’adonner à des activités que des sollicitations permanentes avaient
reléguées, de passer/donner du temps à nos proches, de penser en toute liberté
aux indispensables évolutions de notre société pour qu’elle cesse de courir
avec application à sa perte ! Je vous souhaite que confinement ne rime pas
avec restriction, mais avec exploration. Qu’il ne soit pas une parenthèse à
oublier, mais une période où s’expriment d’autres possibles, qu’il faut
paradoxalement savourer heure par heure, pour que chacun de nous prochainement
rentre au port différent et enrichi.
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